Sonnuevo est un blog dédié aux musiques rock, électriques et métisses.
17 Avril 2007

Premier roman autofictionnel de la sénégalaise Fatou Diome, Le Ventre de l'Atlantique est une belle leçon de fraternité, que feraient bien de lire tous ceux qui feignent l'amnésie sur la question de l'immigration. Leçon de fraternité entre les deux rives de l'Atlantique, entre une grande soeur (la narratrice) venue en France pour poursuivre ses études, et son jeune frère resté au pays.
Tout commence par un match de football lors de la Coupe d'Europe 2000, qui voit s'opposer en demi-finale l'Italie et les Pays-Bas. La narratrice regarde le match dans sa petite chambre d'étudiante, à Strasbourg. Au même moment, à plusieurs kilomètres de l'autre côté de l'Atlantique, sur l'île de Niodor, son jeune frère Madické est tout aussi absorbé devant une télévision de fortune : pour rien au monde il ne voudrait rater le match de son héros, Paolo Maldini. Madické est le seul garçon du village à soutenir l'équipe italienne, alors que tous les autres soutiennent l'équipe de France. Tous n'ont qu'un seul rêve : devenir footballeur dans l'un des clubs de l'hexagone. Mais ce que raconte Fatou Diome, c'est la face cachée de l'immigration et le racisme à la française.
Black-Blanc-Beur
En jouant sur le thème universel du football, Fatou Diome démonte avec humour le mythe de la France black-blanc-beur, vantée lors du Mondial 1998. Le football représente certes un moyen d'intégration, mais pour un nombre infime d'élus. Et lorsque le Sénégal bat la France lors du match d'ouverture de la Coupe du Monde 2002, puis la Suède en demi-finale, le son de cloche n'est plus le même. Interdiction formelle aux Sénégalais de Paris de manifester leur joie sur les Champs-Elysées. La police veille au grain, menaçant de vérifier les papiers de chacun dans un contrôle d'identité musclé.
La face cachée de l'immigration, c'est aussi le mensonge de l'homme de Barbès, le notable du village où vit Madické. Dans ses récits, l'homme de Barbès ne montre que la face rêvée de la vie parisienne, jamais « l'existence minable qu'il avait vécu en France. Le sceptre à la main, comment aurait-il pu avouer qu'il avait d'abord hanté les bouches du métro, chapardé pour calmer sa faim, survécu à l'hiver grâce à l'Armée du Salut avant de trouver un squat avec des compagnons d'infortune ? »
La face cachée de l'immigration, c'est enfin ce « ventre de l'Atlantique » qui engloutit les espoirs et les désillusions de ceux qui ont voulu tenter leur chance pour une vie meilleure. C'est l'errance des immigrés refoulés aux frontières, à l'image du jeune Moussa qui, de désespoir et de honte, ne pouvant affronter le regard de ses proches rempli de déception, se suicide dans l'océan.
Etre hybride
L'identité pour Fatou Diome n'est pas nationale ; elle est hybride et laisse place à l'altérité. « Etre hybride, l'Afrique et l'Europe se demandent, perplexes, quel bout de moi leur appartient. Je suis l'enfant présenté au sabre du roi Salomon pour le juste partage. Exilée en permanence, je passe mes nuits à souder les rails qui mènent à l'identité. L'écriture est la cire chaude que je coule entre les sillons creusés par les bâtisseurs de cloisons des deux bords. (...) Je cherche mon territoire sur une page blanche ; un carnet, ça tient dans un sac de voyage. Alors, partout où je pose mes valises, je suis chez moi. »
« Papiers ? Tous les replis de la Terre. Date et lieu de naissance ? Ici et maintenant. Papiers ! Ma mémoire est mon identité. Etrangère partout, je porte en moi un théâtre invisible, grouillant de fantômes. »